Interview : Tof’ « La Société Elle A Mauvaise Haleine » [partie 2]

, par PA


Voici la suite de cette longue interview de Tof’, personnage multi-groupe, actif et intègre au sein du mouvement punk/anarchopunk depuis pratiquement 20 ans. Un entretien si goûtu qu’il me tarde de mettre entièrement en ligne, mais qui est encore en cours...

**pr : Libertaire ne rime pas avec laisser faire, donc. Mais comme quoi les mots et leur sens ont une grande importance. Quand on se contente de dire « pas d’expression », si ça vire au slogan, on peut entendre « interdiction ». Or tu dis là, toi, au contraire, qu’il ne s’agit non d’une interdiction « officielle » mais d’une réaction « civile » (ou civique ?) pour ne pas laisser croire aux « réactionnaires » (j’entends par là toute personne qui s’oppose à l’émancipation des individus et des peuples) qu’ils n’auront pas de résistance face à leurs idées Les mots et leurs sens, nos interprétations des mots aussi revêtent une importance énorme finalement. Face au tout-information (journaux, télévision, internet), où cette dernière n’est qu’une marchandise perpétuellement renouvelée, vendue et sitôt oubliée, où toutes les exagérations et imbécilités sont légions, les mots sont malmenés, galvaudés. Quand tu réagis à un discours sexiste par exemple, n’es-tu pas confronté à une incompréhension totale ? Je veux dire pas une incompréhension face à ta logique antisexiste, mais des mots eux-mêmes, dont le sens profond n’est pas perçu ?

Penses-tu que l’on puisse réellement diffuser une idée aussi complexe que celle la notion de Liberté ou d’autogestion en quelques slogans, réactions « anti » comme on peut en avoir au quotidien, alors que l’on est confronté au quotidien par une lobotomie collective et massive ?

Tof’ : Hé ! Hé ! Figure toi que « libertaire » n’est pas un mot qui me plaît beaucoup non plus... ce n’est pour moi que la version édulcorée, l’aspartame d’anarchiste... le mot qui passe bien aux oreilles de tout le monde, qui ne fait pas trop de remous alors que lorsque l’on parle d’anarchiste cela ne renvoie la plupart du temps dans l’imaginaire des gens qu’au vilain poseur de bombe, au chaos, à celui qui ne cherche qu’à détruire pour détruire... Ça a été une source de discussion un peu houleuse (mais néanmoins drôle tellement c’était ridicule pour une partie d’entre nous) à un moment entre membres du CCL ou certainEs se refusaient catégoriquement à ce qu’on puisse les qualifier d’anarchistes et tenaient à ce qu’on mette l’accent sur l’aspect « libertaire » et non pas « anarchiste » du lieu (va comprendre Charles !), ce dans un souci d’« ouverture », afin de ne pas effrayer le quidam qui serait susceptible de franchir le perron tout ça... quelle vaste fumisterie ! Bon...sinon oui tu as bien compris ce que je voulais dire, liberté d’expression pour toutEs, ok... mais si cet espace de liberté sert à promouvoir des idées ou des valeurs excluantes, oppressantes, « réactionnaires » au sens où tu l’entends, y réagir sans attendre ni compter sur une quelconque intervention divine me semble être plus que sain. Pour ce qui est de ton exemple, effectivement, réagir à des propos sexistes peut facilement engendrer une certaine incompréhension de la part des gens auprès desquels on intervient (ou de leur entourage...). On est touTEs tellement souvent confronté à l’utilisation d’une imagerie ou d’expressions sexistes au quotidien que cela peut sembler « naturel » (encore un mot que je n’aime pas !) pour certainEs et va-t’en essayer d’expliquer que les mots ne sortent pas de nul part, ne sont pas vides de sens : y’a pas de mal / c’est juste pour rire / oui c’est vrai je comprends mais je le pense pas vraiment / c’est que des mots / qu’est-ce que tu peux être chiant / vraiment pas drôle !... pour les retours les plus classiques et puis bon, quelque part il faut être préparé à la prise de tête et ça demande une certaine énergie aussi... d’où l’importance également de ne pas se sentir seul à réagir parce qu’aussi triste que cela puisse être, on a pas toujours la force, la patience ou la volonté de se retrouver en position d’éduc ou de saint moralisateur à longueur de temps hein... Enfin, pour ce qui est de diffuser des idées aussi complexes que celle de Liberté ou d’Autogestion en quelques slogans oui je pense que c’est possible (on le fait avec La Société pour répondre à l’appel de ton pied chaussé de sa grosse botte de sept lieues !) après sûr qu’il faut avoir conscience des limites du format. Un format court de type slogan ou chanson (ou slogan chanté :)) ne permet évidemment pas de développer dans leur ensemble ces idées mais il me semble que, dans une certaine mesure, il permette d’entrouvrir la porte sur celles-ci et peut amener quelqu’un qui n’y est peut-être pas encore sensibilisé à s’interroger et pourquoi pas, à s’intéresser à ces idées et à les creuser derrière par lui-même... Et puis ça reste à mon avis peut être plus percutant et moins repoussant comme accès pour quelqu’un qui se trouve noyé dans cette lobotomie collective et massive comme tu l’appelles que de lui coller d’emblée sous le nez n’importe quel texte théorique de je ne sais quel « grand » penseur anar, texte sur le sujet qui serait certainement plus complet mais aussi sans aucun doute beaucoup plus pénible (qui a dit chiant ?!) à aborder.

** pr : Puisque mon appel du pied a été entendu, parlons un peu de LSEAMH. Comment se passe l’écriture des paroles d’une chanson ? Un texte se pond en solo, les autres rectifient ensuite ou s’agit-il systématiquement d’un « brainstorming » commun… comment viennent les idées des thèmes à aborder ? La manière de les aborder ? La sonorité des mots est-elle importante, ou le brut de l’idée venue s’impose ? Tu es donc bassiste au sein du groupe. Les lignes de basse sont assez travaillées avec un jeu assez serré, ce qui, qualitativement, n’est pas si courant dans le genre. Les ponds-tu toujours toi-même ? Chacun s’occupe de son instrument ?

Tof’ : Pour les paroles au sein de LSEAMH c’est assez ouvert, chacunE peut proposer ses textes s’il/elle le souhaite mais c’est de fait plutôt la partie du groupe avec un micro en face de la bouche qui les écrits, en solo ou en duo... ensuite il y a généralement une relecture commune en répète, on en discute, on essaye de tomber d’accord sur l’utilisation de tel mot ou de telle tournure, d’éventuelles retouches et le texte est retravaillé jusqu’à ce qu’il soit ok pour tout le monde. Personnellement écrire des paroles n’est pas un exercice dans lequel je me sens à l’aise, je n’ai pas l’impression de réussir à retranscrire, ou tout au moins pas de façon satisfaisante, ce que j’ai en tête sur un format de type chanson. On en revient à la question précédente, réussir à synthétiser ses idées, ce que l’on aimerait faire passer dans une chanson est un exercice périlleux... Bref du coup j’ai toujours tout envoyé à la poubelle avant de le faire lire à qui que ce soit et ça fait bien longtemps que j’ai renoncé à me plier à l’exercice ! Pour ce qui est de la manière d’aborder les thèmes ou l’importance de la sonorité des mots je ne suis donc pas le mieux placé pour en parler mais effectivement, même si on a quelque thèmes récurrents on essaie de les aborder sous un angle différent d’un morceau à l’autre... pour ce qui est des sons, de l’articulation des mots, j’ai une grosse tendance à proposer des choses qui « ne sont pas chantable » me dit on...Je prends comme un compliment ta remarque sur mon jeu de basse hein, merci donc ! Je ne pense pas vraiment à mon jeu, ni à ce qui peut se faire habituellement dans le genre ou non, je joue comme ça me vient mais c’est vrai qu’on me fait régulièrement remarquer qu’il a quelque chose de particulier...j’ai toujours joué en groupe et n’ai jamais pris le moindre cour, je sais que ça me limite mais ça m’a aussi permis de développer quelque chose d’un peu différent semble-t-il... J’ai essayé il y a quelques années de rattraper des bases plus académiques avec un pote, un très bon bassiste qui a travaillé son instrument au conservatoire tout ça, il a pas fallu 2h pour que ça me gonfle et pour finir par lui dire que si j’avais dû commencer par là pour jouer, ben aujourd’hui je ne jouerai pas ! Oui c’est toujours moi qui ponds mes parties, bon il peut y avoir des trucs inspirés de plus ou moins loin et pas toujours de façon consciente et je reste ouvert aux suggestions de mes petits camarades mais j’ai la tête dure, faut savoir me convaincre et si ça se produit j’ai tendance à ingérer les propositions pour les recracher à ma sauce plutôt que d’en faire un simple copié/collé. Dans La Société... il n’y a que la boite à rythme qui est programmée de façon plus ou moins collective, pour ce qui est des guitares/basse, comme je le disais plus haut, chacun fait sa popote et s’il peut arriver que l’on suggère d’essayer tel truc à tel moment à l’un ou l’autre ou qu’on ne se cache pas de préférer tel truc à tel autre à tel moment, c’est toujours celui qui a le manche concerné en main qui tranche.

Encore un peu de patience, la suite arrive...